Jérusalem vers 1900

En 1900, Jérusalem est le chef-lieu du moutassarifat de Jérusalem, une province ottomane à statut spécial créée en 1872 et rattachée directement à Constantinople, sans passer par un vali régional : elle administre, outre la ville elle-même, Hébron, Jaffa, Gaza et Beer-Sheva. La ville change en même temps de forme : entre 1881 et 1897, la part de sa population qui vit hors des remparts passe de 6 % à près de la moitié, portée par de nouveaux quartiers et par l'installation de consulats européens depuis les années 1840. Les photochromes que la maison tire de Jérusalem, réalisés entre 1890 et 1900 par Photoglob Zürich et la Detroit Photographic Co., lisent cette ville double par trois entrées : la porte que l'on franchit, la hauteur d'où on la regarde, et le métier que l'on croise dans sa rue.

Par la porte de Jaffa

Le voyageur qui débarque au port de Jaffa arrive à Jérusalem par une seule porte, ouverte à l'ouest des remparts en 1538 sous Soliman le Magnifique : la porte de Jaffa, باب الخليل, « porte de l'Ami » — Hébron, où repose Abraham. C'est de là que partent les routes de Jaffa et d'Hébron, et c'est elle, plus que la porte de Damas, qui concentre vers 1900 le trafic des caravanes, des marchands et des pèlerins — au point que c'est sur elle qu'on pose une horloge en 1907, et qu'on élève l'année suivante une tour ouvragée pour la porter, en hommage aux vingt-cinq ans de règne du sultan Abdülhamid II. Nos planches sont antérieures : la porte qu'elles montrent n'a pas encore sa tour. Elle ne l'a plus non plus — les Britanniques l'ont abattue en 1922.

La Porte de Jaffa, Jérusalem, Palestine ottomane, 1890–1900

On n'a pas fait dix pas dans la ville que la rue s'ouvre en marché : sur la planche du bazar de la Tour de David, deux chameaux chargés de bottes de branchages se fraient un chemin le long du rempart, entre des étals de légumes et des marchands assis à même le sol — ce que le voyageur rencontre en premier, avant même d'avoir choisi une direction dans la ville.

Le Bazar de la Tour de David, Jérusalem, Palestine ottomane, 1890–1900

Les autres portes, une même campagne

Trois autres portes complètent l'accrochage, et toutes datent de la même campagne de fortification, menée par Soliman entre 1537 et 1541. Au nord, la porte de Damas, باب العامود, « porte de la Colonne » — nom qu'elle porte depuis au moins le Xe siècle, et qui garde le souvenir d'une colonne romaine dressée sur la place derrière elle —, ouvre la route vers Damas et voit passer caravanes et pèlerins. Sur notre planche, un troupeau d'une dizaine de moutons traverse l'esplanade devant la porte, mené par des femmes en manteau sombre ; des blocs de pierre taillés, non posés, jonchent encore le sol au pied du rempart. Les croisés l'appelaient déjà Porta Sancti Stephani, porte Saint-Étienne.

La Porte de Damas, Jérusalem, Palestine ottomane, 1890–1900

Ce nom-là s'est déplacé : c'est la porte Saint-Étienne, dite des Lions, باب الأسباط, qui le porte aujourd'hui, à l'est, point de départ de la Via Dolorosa pour les pèlerins chrétiens. La quatrième, la porte Dorée, باب الرحمة, « porte de la Miséricorde », ne se franchit pas : fermée dès 810, rouverte par les croisés en 1102, remurée après 1187, elle est scellée une dernière fois par Soliman en 1541. Elle fait face au mont des Oliviers et ne s'ouvre sur aucune photographie autrement que de l'extérieur — un seuil qu'on regarde plutôt qu'on ne passe, et qui l'est resté depuis.

Le point de vue obligé

Deux planches ne montrent aucune porte : elles regardent la ville entière, depuis une hauteur. La vue générale est prise depuis le mont des Oliviers, à l'est, d'où l'on voit les remparts, les dômes et l'esplanade se ranger en une seule image.

Vue générale, Jérusalem, Palestine ottomane, 1890–1900

L'autre est prise du mont Scopus, qui domine la ville à 826 mètres au nord-est. Son nom dit à lui seul sa fonction : Har HaTsofim en hébreu, Jabal al-Mashārif (جبل المشارف) en arabe, Scopus en grec — les trois langues qui l'ont nommé y voient un « lieu de guet », un usage bien plus ancien que le voyageur de 1900 : les légions romaines s'y postent déjà lors du siège de l'an 70, les croisés y campent en 1099. Vers 1900, ce belvédère sert encore à photographier la ville plutôt qu'à s'y attarder ; l'université hébraïque ne s'y installera qu'après la Première Guerre mondiale.

Du mont Scopus, Jérusalem, Palestine ottomane, 1890–1900

Ce que ces deux hauteurs donnent à voir, une troisième planche s'en approche : la mosquée al-Aqsa, bâtiment distinct de la coupole du Rocher, élevé au VIIe ou au VIIIe siècle par les califes omeyyades, restauré ensuite sous les Abbassides puis les Fatimides, à l'extrémité sud de l'esplanade que l'arabe nomme Haram al-Sharif, « le Noble Sanctuaire », et que l'hébreu nomme Har HaBeit, le mont du Temple. Le photographe la cadre par son architecture, sans autre commentaire.

La Mosquée El-Aqsa, Jérusalem, Palestine ottomane, 1890–1900

Une ville sans réseau

Depuis l'Antiquité, un système d'aqueducs relie Jérusalem aux sources des bassins de Salomon, près de Bethléem ; repris et entretenu, il continuera d'alimenter la ville jusqu'en 1967. C'est un an ou deux après nos planches, en 1902, que l'administration ottomane inaugure, pour les soixante ans du sultan Abdülhamid II, une conduite de seize kilomètres depuis ces mêmes sources — le premier geste d'une adduction sous pression. Ce que ce geste vient corriger, notre propre accrochage le donne à voir en creux : l'éditeur suisse avait alors à son catalogue la planche d'un porteur d'eau qui porte sa charge à dos d'homme — un motif assez courant, à l'époque, pour y trouver sa place.

Quatre planches regardent ce que cette rue sans réseau donne à voir. Le porteur d'eau porte sur son dos une outre faite d'une peau de chèvre entière, retenue par une sangle et par sa main. Le cordonnier ambulant répare des chaussures assis à même le sol, contre un mur, ses outils dans un bassin de métal posé devant lui. Les paysannes à la meule sont trois, assises autour d'une meule de pierre, à trier et à moudre le blé à la main. Les marchands de pain empilent leurs galettes devant une niche voûtée et sombre, creusée à même le mur derrière eux. Aucune de ces quatre scènes n'a besoin d'atelier fermé ni de machine : elles disent une économie de rue, à la veille d'une adduction qui la changera.

Trois entrées, une seule ville

Ce que ces trois entrées donnent à voir ensemble, c'est une seule ville ottomane, prise entre son enceinte et ses faubourgs, à quelques années d'un réseau d'eau qu'elle n'a pas encore. Sur le procédé qui a fixé ces couleurs, notre article sur le photochrome revient en détail.

Sources

Les tirages de cet article

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